Cher Harold,                                                                23 Janvier

 

Comment te portes-tu depuis tout ce temps ? Les nouvelles se sont raréfiées de ma part ces derniers temps, mais tu sais à quel point le décès de ma tendre femme m’a plongé dans le chagrin. Après de nombreux mois, la vie reprend péniblement.

Mon déménagement m’a éreinté aussi, à mon âgé porter des cartons devient vite fatiguant. Mais je ne suis pas mécontent du résultat. Grasse est une ville pleine de charme. Les rues pavées sont colorées aux couleurs de la Provence et jalonnées d’immeubles chargés d’Histoire. On dirait de vénérables grand-pères dont les murs ne tiennent plus très bien et sont gainés par d’énormes tenants de fer.

À chaque coin de rue on trouve aussi des fontaines, des places fleuries, de petits magasins étroits aux senteurs exotiques. Si tu viens me rendre visite pour une partie de belote et un café, je te montrerai le magasin d’épices, qui sent bon le safran, le thym et le romarin mélangés.

 

L’autre jour il met arriver une chose très curieuse à la poste. Tandis que j’attendais patiemment dans une fille d’attente bruyante, l’homme devant moi, un vieil arabe au visage bien ridé, m’a regardé puis m’a dit d’une voix grave et profonde :

« Tu es quelqu’un de bien. Ta vie sera longue »

Sur ces mots énigmatiques, il est parti sans avoir rien demander au guichetier. À croire qu’il attendait ma venue comme un ange veillant un mortel.

Une rencontre cocasse qui m’a laissé perplexe plusieurs heures. Je suis rentré chez moi avec le sentiment curieux que quelque chose allait arriver. Une idée bien saugrenue tu ne trouves pas ?

 

Ton frère qui t’aime

 

 

 

 

 

Cher Harold,                                                                          24 Janvier

 

La nuit dernière m’a donné des sueurs froides. Je crains de perdre toute crédibilité, mais comme tu es mon frère et mon ami, je peux sans crainte te raconter l’étrange situation que j’ai vécu.

 

Allongé dans mon lit, j’attendais le marchand de sommeil en songeant à Emilie comme chaque fois que je m’endors. Rien d’anormal jusqu’à ce qu’un léger flash de lumière me fasse ouvrir grand les yeux. J’ai d’abord cru au passage des phares d’une voiture. Seulement la rue où je loge est une impasse, les voitures ne peuvent y circuler sans risquer de s’abimer. Puis le flash a recommencé.

Par réflexe j’ai mis la couette par-dessus ma tête me sentant parfaitement ridicule de me conduire comme un enfant apeuré par le monstre sous le lit.

Immobile j’ai attendu près d’une heure pour voir si le phénomène pouvait se reproduire, sans succès. La fatigue m’a finalement emporté.

 

Dis-moi vite tes pensées à ce sujet.

 

Ton frère.

 

 

 

Cher Harold,

 

Merci pour les photos de Henri et Marie. Je vois que mes neveux grandissent bien. J’espère les voir de nouveau bientôt.

 

En ce qui concerne les flashs, ils se sont reproduits à plusieurs reprise sans que je comprenne pourquoi. Mais j’ai identifié leur provenance. Ils proviennent de la pièce à côté de ma chambre. Une pièce sans fenêtre, en dehors d’une lucarne qui donne sur la chambre. Elle me sert de dressing et de débarras. A l’intérieur je dispose d’un meuble gris fait de deux tiroirs et deux portes en battant, où je mets divers objets : de vieux bibelots sans valeur, dont une maquette de bateau ayant appartenue à notre père. Tu te souviens comment nous l’avions cassé ? A force de jouer avec en cachette, le mat dû milieux s’était brisé. Nous l’avions dissimulé dans la niche du chien, qui avait joyeusement mâchouillé le bois. Notre père nous avait passé un sacré savon en découvrant les dégâts. Sans qu’il soit au courant je l’avais récupéré dans la poubelle.

L’autre jour, au petit matin il était là par terre devant le meuble, comme un signe du passé. Je ne me souvenais pas l’avoir déplacé. Plusieurs hypothèses me sont donc venues à l’esprit :

Quelqu’un s’est introduit chez moi, peut-être un voisin ? Ou bien je perds la mémoire ce qui m’inquiété encore plus. Une autre hypothèse me laisse imaginer qu’un animal à élu domicile dans mon placard. Oui, parce que de la nourriture disparaît régulièrement de mon frigo, je crois. Mais une bête ne déplace pas les objets, et il n’y a ni empreinte ni odeur.

 

Je vais placer une petite caméra qui filmera ce qui se passe.

 

Ton frère

 

Cher Harold                                                                                3  Février

 

J’ai mené ma petite enquête auprès des voisins pour savoir si un « étranger » à l’immeuble était rentré.

À mon étage le petit couple avec un bébé m’a affirmé n’avoir rien vu ni entendu en raison de leurs séjours chez leurs beaux-parents. La voisine du deuxième connue pour tenir un journal sur tout ce qui se passe dans l’immeuble, m’a expliqué en long, en large, qu’un jeune homme avait examiné les compteurs électriques. J’ai eu beau lui dire qu’il s’agissait d’un technicien EDF, elle l’a pris pour un espion. Elle l’a chassé à coup de balai dans le derrière. Le pauvre…

Enfin, au troisième le courtier en assurances, n’a fait que me proposer de souscrire une assurance vie et me parler de courbes d’évolution de la bourse.

 

Ce matin j’ai acquis une petite caméra bon marché capable de filmer pendant plusieurs heures. Je l’ai installé sur une étagère en hauteur de manière à prendre le plus grand angle possible. Je te ferais part des résultats dans une prochaine lettre.

 

Ton frère

 

 

Cher Harold                                                                                      6 février

 

Après deux jours de surveillance, la caméra m’a révélé quelque chose d’étonnant. Aucun animal n’avait heureusement bâtit sa tanière dans le placard du moins pas le genre griffu et  poilu. Plutôt du genre humain…

J’ai dû me frotter les yeux pour constater que je ne rêvais pas. La caméra avait bel et bien filmé un homme sortant de mon placard !

Les flashs en question provenaient d’une lampe torche qu’il allumait pour se repérer. Totalement abasourdi je me suis empressé de fouiller le placard. J’ai découvert alors une ouverture dans le mur dissimulée par le panneau de bois du meuble. Ma surprise à été encore plus grande lorsque j’ai réalisé que l’inconnu n’était autre que l’homme de la poste ! Ce vieux fourbe était parvenu à subtiliser le double de mes clefs fraîchement doublé.

Une fois le trousseau en main il lui a juste suffit d’entrer pour regagner son abri.

 

Tu imagines aisément ma contrariété devant ce problème. J’ai aussitôt fait comprendre à l’homme que sa présence était mal accueillie. Je t’avoue même que prévenir la police a été mon premier réflexe, persuadé que son but ne pouvait qu’être de profiter de moi.

Mais son histoire m’a touché.

L’ancien propriétaire l’a logé à titre gracieux durant des années. De son côté, lui l’a longuement soutenu durant sa maladie avant que son cancer ne l’emporte.

Croyant que ses proches ne comprendraient pas son geste altruiste, il n’a jamais rien dit à ses filles. Une fois l’appartement vendu, l’homme, du nom de Abdul, a préféré quitter les lieux craignant de se faire arrêter et jeter en prison. Il a vécu dans la rue durant un mois, mendiant et se nourrissant dans les poubelles. Mais ses vieux os ne supportaient plus le froid, et l’inconfort. Il est alors retourné dans l’appartement abandonné à côté du miens. Une décision qui a suivit la découverte d’une infection très grave dont il est atteint.

 

Malgré mes réticences de départ, j’ai accepté qu’il reste et sa drôle d'histoire aussi. Le soir nous avons partagé un bon repas. Un moment unique débouchant sur des heures de discussion agrémentées de parties de poker. Abdul est très subtil au jeu du bluff. Cela faisait longtemps que je n’avais pas accepté une telle compagnie, moi qui avais choisi une vie de chat sauvage suite au décès d’Emilie.

 

A l’heure où je t’écris, Abdul est à l’hôpital. Je crains pour sa vie. Les médecins ne sont pas très optimistes. Peu importe que ce nouvel ami finisse par s’en aller. Me faire un ami à mon âge me paraissait impossible encore moins après la tragédie qui m’a touché.  

 Abdul m’a rendu la joie de vivre qui me manquait depuis si longtemps. Ma peine immense a laissé place à une résolution douce-amère. Désormais je me donne le droit de continuer à vivre, non plus à survivre en négligeant mes proches et les gens que j’aime.

 

Ton frère  

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