"La plus belle sépulture des morts, c'est la mémoire des vivants" André Malraux. 

Les lieux étaient vastes, anciens, uniquement éclairés à la bougie. L'atmosphère avait quelque chose de singulier comme si son existence allait de soit depuis toujours, au-délà de toute existence terrestre. 

Des centaines, des milliers, un nombre incalculable pour l'oeil humain, d'étagères s'étallaient dans la pénombre immense de ce qui ressemblait à une cathédrale d'ouvrages souvent avachis et élimés. Depuis ce qu'on devinait du sol en pavés, jusqu'au prétendu plafond qui se perdait dans un ciel artificiel d'étoiles, s'alignaient des couvertures de livres répartis en un arrangement précis, inévitable et immuable. Qui avait décidé de tout ça ? Personne ne le savait. Que contenait les livres ? 

Ils n'étaient pas destinés à être consultés à loisir, mais à conserver. 

Cette bibliothèque au rôle si particulier, ne possédait aucun nom, n'acceuillait ni visiteur ni employé. Un seul être unique était autorisé à y pénétrer. Il en était le gardien attitré. Une fonction qu'il devait défendre au péril de son existence, garder quoi qu'il arrive, ne jamais dévier de sa trajectoire et faire les mêmes gestes inlassablement pour ne pas en perturber l'équilibre. On l'appelait le gardien des défunts. 

 

Personne ne savait de qui il s'agissait. Habillé d'une robe de bure épaisse et brune, sa tête en permanance sous un capuchon profond, on ne pouvait même pas savoir son âge encore moins son sexe. 

Peu importe. Cette créature n'était pas forcièrement humaine, elle pouvait vivre éternellement. N'avait ni besoin de manger, ni de boire, encore moins de respirer ou d'assumer des besoins physiologiques. En revanche, il ne s'agissait pas de la mort ou de son ange, mais d'un conservateur de tout ce qui fait un défunt : les souvenirs. 

De sa longue plume dorée, il remplissait les livres pour chaque défunt. Réparties en sept continents les étagères contenaient des sections classant les livres par pays, suivant les origines des défunts. En fonction de cela, la langue s'adaptait, l'écrivain maîtrisait toutes les langues existentes, même les plus rares. 

Le processus était toujours le même : dès qu'un défunt se présentait: sa vie, ses souvenirs, ses actes, sa personnalité prenaient forme pour l'éternité dans de belles pages inaltérables. Enluminures, dessins, photos, suivant le siècle où le défunt avait vécu, illustraient sa vie passée. 

 

Quelle que soit la richesse, le statut de la personne, sa célébrité ou les actes commis au cours de sa vie, il n'existait aucune distinction entre les livres. Une stricte égalité devant la mort. Pauvres, riches, connus, le gardien conservait ses livres pour que les défunts continuent au-délà de la mort. 

L'unique élément qui pouvait distinguer un mort d'un autre mort, était l'oubli. Si un mort était oublié alors son livre disparaissait. ça se produisait souvent au fil des années, des décennies, des siècles et des millénaires, les morts s'oubliaient, se perdaient dans la mémoire des vivants, qui continuaient à vivre et finissaient par perdre le souvenir de leurs défunts. Personne ne pouvait être à l'abri d'être oublié. 

 

 Contrairement à ce qu'on pouvait penser, le gardien n'était pas seul ici. Il était certes l'unique être vivant, mais pas la seule âme. Les fantômes circulaient, passaient les murs, traverssaient les étagères, occupait l'espace en glissant silencieusement. Leurs longues robes blanches singularisaient leur apparence les rendant tous égaux, tous sur la même ligne.

 

Un jour, alors que le gardien des défunts entrenait les livres en chassant les rats et les souris qui grignotaient parfois les pages, un nouveau mort arriva. Il n'était pas comme les autres. Ni robe blanche, ni trais transparents, il semblait au contraire bien consistant. L'humain portait des mèches noirs corbeau en bataille accompagné d'un visage juvénil, aux sourcils épais et nez aquilin. Ses vêtements avachis se composaient d'une chemise tâchée qui sortait d'un pantalon cottelé troué aux genoux. A peine sorti de l'oeuf, on aurait dit qu'on l'avait forcé à porter une tenue normalement propre, qu'il s'était appliqué à retournée complètement. 

Le gardien l'observa avec des yeux ronds. 

__Vous ne devriez pas être ici ! s'exclama-t-il.  

__Je ne sais pas pourquoi j'ai atteri là. Répondit le jeune homme pour se défendre. 

 

Le gardien garda ses distances avec l'inconnu tout en ne sachant que faire. Jamais aucun vivant n'était parvenu jusqu'ici. L'équilibre cosmique était peut-être menacé. Il fallait agir. 

__Vous vous appelez comment ? demande le gardien d'une voix aussi grave que menaçante.

__Je viens du Texas, j'ai quinze ans et je m'appelle Gabriel. dit-il à toute vitesse comme s'il était pressé de le dire. 

De grosses gouttes perlaient sur son front. Ses joues rouges trahissaient son anxiété et son malaise. Le gardien l'impressionnait et en même temps il le contemplait avec fascination. 

__Comment avez-vous découvert l'existence de cet endroit ? Questionna encore le gardien conservant cette voix guturale.

__Si je le savais... bredouilla Gabriel. 

Le gardien se renfrogna en grommellant tout ce qu'il pouvait. Cette situation inédite remettait en cause sa fonction,si les vivants venaient jusqu'à lui la mort elle-même ne pouvait en être que bouleversée. L'équilibre cosmique perdrait sa raison d'exister, tout ce qui résulterait ne pourrait être néfaste. Saisi de colère le gardien se précipita sur Gabriel, qui en perdit l'équilibre avant de gagner le pavé froid et rugeux. Au-dessus de lui la créature tenait une sorte de longue canne effilée apparue sans explication. Il l'a brandissait d'un geste menaçant près à frapper. Terroisé, Gabriel attendit la frappe forcément sanglante, brûtale, sans état d'âme. Mais rien ne se produisit. 

__Si je vous tue, je ne pourrais plus tenir ce lieux sacré mettant ainsi fin à ma propre existence. Seulement il faut que vous partiez ! 

__Et co...co...comment je dois... faire... Je...je. Balbutia le pauvre bougre en proie à une peur extrême. La créature l'impressionnait. Son visage invisible sous son capuchon, seules ses mains qui sortaient de cette immense habit râpeux et noir, il aurait eu sa place dans un film d'épouvante.

A la vue de temps de détresse le gardien se rétracta et rangea aussitôt sa canne sous sa robe de bûre. Il tendit une main ferme et puissante à Gabriel pour l'aider à se remettre sur ses pieds. le jeune homme accepta sans réfléchir.  Malgré l'étrangeté de la situation cet être lui inspirait également une certaine confiance. 

Le gardien reprit alors la parole les mains croisées devant lui. 

_Je ne peux pas concevoir qu'un être humain vivant est pu pénétrer ces lieux. Votre présence ici bouleverse tout un équilibre fragile. Dit-il.

_Je ... commença Gabriel aussitôt coupé d'un geste vif par le gardien.  

_Vous vous trouvez ici dans l'antre qui conserve les souvenirs des défunts du monde entier. Chacuns des livres sur les étagères relatent l'existence des millions et des millions d'être humains ayant vécu sur cette planète. Expliqua-t-il en désignant les ouvrages antiques. _Entretenus par le souvenir des vivants, qui conservent les traces de ceux qu'ils aiment avec des photographies, les tombes bien évidemment, et leur descendance.

Gabriel était pétrifé par ce qu'il voyait passé ici et là. Il venait de s'en aperçevoir: des silouhettes fluides et nacrées, qui sillonaient les allées, défiaint la gravité et les murs comme le sol. Le gardien capta son changement de regard, mais n'y prêta pas attention. Les humains étaient si prévisibles avec leur crainte de la mort. Ils nourrissaient une fascination pour les revenants, les phénomènes paranormaux comme ils les appelaient, et en même tant une attirance morbide envers les cadavres. Pourtant, la mort les terrorisait cherchant sans cesse à la repousser. 

_Je vous assure qu'ils ne vous feront rien. Dit le gardien un peu agacé. Les morts sont innofensifs contrairement aux croyances humaines. 

Gabriel se détendit un peu affichant une moue boudeuse. Une idée traversa alors l'esprit du gardien, qui reprit la parole : 

_Comme ni vous ni moi ne savons comment vous êtes parvenus à entrer dans ce lieu sacré, Je vous propose un marché. 

Il s'arrêta pour s'enquir de l'attention de Gabriel, qui venait de sursauter de nouveau en voyant apparaitre un spectre devant lui. Ce dernier particulièrement impressionnant présentait une physionomie digne d'un troll, avait une épée aussi large que grande à la ceinture et devait bien mesurer dans les deux métres.

_Un marché... ? bredouilla-t-il d'une petite voix, en visant le regard qu'il devinait lassé ou sévère sous le capuchon à travers ses lunettes qui glissaient de son nez. 

_Oui, soit nous trouvons ensemble le moyen de vous renvoyer chez les vivants, soit je vous offrirai l'éternité et vous prendrez ma place. 

L'écho de cette étrange proposition résonna longtemps entre les murs, ainsi qu'aux oreilles de Gabriel. Il n'avait que quinze ans et il était terrorisé. Son souhait le plus cher était de fermer les paupières pour les rouvrir sur la lumière douce de sa chambre. Mais il avait beau les verrouiller très fort ça ne fonctionnait pas. A chaque fois, la silhouette en robe de burre réapparaissait plus solide, plus vrai que jamais. Il se pinça même discrètement l'intérieur de sa main afin de se jurer qu'il ne rêvait pas. Qu'il était loin des univers dont il se délectait dans ses jeux videos préférés ou dans ses livres qu'il devorait sous sa couette une fois la nuit tombée. Il finit par baisser la tête en déglutissant. 

_Tu n'as pas trop le choix au fond, souligne le gardien d'un ton aussi tranchant que neutre dans sa façon de l'exposer, comme une évidence éclatante. 

 

Le gardien et Gabriel commencèrent par consulter les livres des étagères les plus proches. L'immensité de ce savoir se divisait par continent, puis par pays, par régions, par villes, par quartiers et enfin par foyer sur de hautes étagères qui se perdaient à travers des dédalles et des murs sans fin. Le style ancien des murs en pierres véritables, du sol terreux sur lequel Gabriel trébuchait souvent, se couplait bien avec les vitraux qui tenaient lieux de rares fenêtres. Une lumière faible filtrait à travers des scènes religeuses, de guerre et en pleine nature aussi. Le jeune adolescent leur jetait des regard effrayé, il tremblait par moment. 

A la surface, parce qu'il se croyait indubitablement sous terre, Gabriel avait pourtant débuté par une belle journée, sous un soleil éclatant, mais des circonstances tristes. 

 

Cela faisait trois mois. Trois mois que son coeur s'était ouvert en deux. Trois mois que rien ne pouvait le réparer, à jamais. 

Pas même les sourires forcés de son paternel lorsqu'il préparait des crêpes le matin, souvent râtées et informes. Gabriel les mangeait sans rien dire proférant le même sourire faux, accablé. Aussitôt, il partait au travail, après avoir ébourrifé les cheveux de son fils, une bourrade sur l'épaule puis un : "A ce soir, travail bien à l'école".  Comme si tout pouvait se poursuivre. Gabriel partait ensuite au collège du quartier. Une vrai prison aux murs gris avec leurs figures d'autorité aux yeux larmoyants, fatigués, désoeuvrés. Le jeune adolscent ne s'intéressait plus à ses cours. Il occupait une chaise souvent près d'une fenêtre pour observer les arbres chétifs de la cour de récréation en bas. Ses enseigants le laissaient tranquille pour le moment. Des copains, il en avait des lointains, des peu fiables, qui n'osaient plus l'approcher comme si son malheur pouvait être contagieux. Alors il restait plonger dans l'écriture mélancolique de Roméo et Juliette, de Poison d'Amour et de L'Ecume des jours. Ses vagues à l'âme n'échappaient à personne, mais devenaient limpides dans le paysage aussi habituels que le soleil haut dans le ciel. 

Gabriel se rendait chaque jour près de la grande route surplombant la ville, un endroit magnifique qui offrait une vue entre la terre et la mer. Il n'existait rien pour Gabriel de plus tranquille que ce lieu avec de belles fleurs et des plantes méditarranéennes qui courraient le long des allées verdoyantes. Le jeune garçon aimait se réfugier dans des unviers fantastiques, oniriques où de preux chevaliers prennaient la défense de princesses au caractère noble, dans lesquels des gnomes aux griffes ravageuses habitaient des forêts profondes, et où des créatures aux attributs magiques apparaissaient uniquement à des coeurs purs. 

  

Pour lui le fond de son coeur n'avait rien de pur, il demeurait ombrageux, meutrit, au bord d'un gouffre sans fond, qui l'invitait chaque jour à venir un peu plus dans l'obscurité. 

Alors les jours où l'orage grondait trop, il se réfugiait dans une petite libraire de son quartier. Proche d'une avenue très passante, la boutique se trouvait pourtant coincée entre une agence immobilière fantôme et un bar minuscule dont la réputation n'était pluis à faire. L'enseigne promettait pléthor de livres d'occasion, une diversité d'ouvrages d'auteurs locaux, et des vyniles aussi élimées que des jupons de grand-mère. 

Gabriel aimait cet endroit. Le propriétaire, un certain monsieur Kaplan, scrutait ses clients derrière ses lunettes rondes tout en lissant sa moustache de belle facture. Il avait des cheveux bruns qui parsemaient un crâne bien dégarni, une ossature aussi ronde que les montures de ses binocles et passait son temps à mettre de la musique douce dans son commerce. Dès son arrivée la première fois, Gabriel l'avait trouvé étrange, caverneux, au point d'en avoir une certaine crainte. Des appréhensions vites dissicipées lorsqu'il s'était adressé à lui d'une voix d'outre tombe: 

__Il est si rare de nos jours de voir de jeunes gens s'intéressaient encore à la lecture et aux livres. Vous devez être bien élevé jeune homme. 

Puis il avait ponctué sa phrase d'un sourire humble, que Gabriel lui avait rendu en rougissant. 

__La timidité de la jeunesse. Ajouta-t-il avec un brin de malice. Je pense que ceci peut vous intéresser. 

Il joignit le geste à la parole en tirant un gros livre de derrière son comptoire. Gabriel s'approcha en tremblant. La couverture faite de cuire semblait avoir vécue des siècles et ses pages jaunies devenues parcheminées pouvaient sans doute à la moindre manipulation tombées en poussière. Le livre s'intiluait : "Les mondes fantastiques de TORM", avec en sous-titre : "

Volume un de l'épopée"

__Je vous le recommande, bien que ce livre ne soit pas en vente, je vous l'offre. A condition que vous le lisiez ici même, il ne doit pas sortir de cette boutique. Dit le vieux monsieur en lissant encore une fois sa moustache. Devant le regard stupéfait du jeune garçon monsieur Kaplan éclata d'un rire grave, aussi joyeux que chaleureux. 

__Merci beaucoup, monsieur. Murmura Gabriel avant d'aller s'asseoir dans un coin poussièreux de la libraire pour se plonger dans le gros livre. 

Dès qu'il ouvrit les pages du livre, il eut l'impression qu'il s'agissait d'une antiquité vivante. Le livre donnait la sensation de respirer d'avoir un passé si chargé que le consutler ne pouvait qu'atteindre profondément celui qui le lisait.

Gabriel se sentit alors aspirer tout entier par un vent puissant. Instincitvement, il ferma aussitôt les yeux en essayant de hurler, mais rien ne sortit de sa bouche soudain trop sèche. 

 

Lorsqu'il osa enfin ouvrir les paupières, le noir le plus profond semblable à de l'encre l'accueillit. Terrorisé, le livre encore sur ses genoux, il était toujours par terre même en l'absence de tout support visible. Ce vide abysalle lui faisait peur, une peur primale, qui brutalisait son coeur, bombardait son cerveau d'angoisses. Il cigna plusieurs fois des yeux, se pinça, tenta de savoir ce qui se trouvait devant lui. Rien, le vide, le noir cruel et sans possibilité de retour. 

 

Au bout d'un long moment à pleurer à larmes froides et paniquées, Gabriel posa le livre à côté de lui et se leva sur ses jambres flageolantes. 

Dans son pantalon troué au genoux et tenu par des bretelles rouges, Gabriel fit quelques pas timides et s'aperçu qu'il pouvait aller où il voulait dans ce qui paraissait pourtant le vide. Point relativement rassurant, il ne se situait pas dans une cellule ou une petite pièce, séquestré par un fou quelconque. Sa chemise déjà tachée était poisseuse de sueur, sentant un odeur citronée désagréable, les chaussures qu'il portait aux pieds de simples baskets bien avachies et trouées émanaient une odeur de sueur de pieds caractéristique. Comme s'il avait passé des heures au soleil.  Pour lui tous ces petits détails prouvaient qu'il était en vie, capable de souffler, de bouger, d'entendre aussi, bien qu'il n'eut aucun bruit manifeste aux alentours. Seul sa propre respiration et les battements sourds au fond de son torse lui parvenaient. 

 

Aussi soudainement que de manière inattendu dans un lieu aussi étrange, une lueur apparue, brève, mais vive. Gabriel se figea. Elle était survenu sur sa gauche, il en était sûr. Quelques secondes plus tard, une nouvelle lueur apparue. A sa droite cette fois. Encore une fois elle ne restera que brièvement pour disparaitre puis réparaitre une troisième fois de manière fixe. La lueur ne bougea plus. 

Gabriel s'approcha lentement jusqu'à atteindre cette lumière. Il voulait savoir malgré le danger que cela pouvait représenter, malgré ses appréhensions les plus grandes, mais son intuition le poussait, l'encourageait à entreprendre quelque chose. 

 

Quelques mètres lui suffirent pour atteindre ce qui ressemblait à l'étagère d'une bilbiothèque. Gabriel ouvrit grand les yeux tant la surprise était totale. Où se trouvai-t-il ? Que faisaient des livres dans un endroit pareil ?

Parce que les étagères étaient alourdies par des ouvrages aux couvertures anciennes, certainement en cuire, les titres semblaient dorés à l'or pur.

La fameuse lueur provenait d'une lampe à pétrole suspendue au-dessus de l'étagère par un crochet d'acier solide. Quelqu'un avait dû la suspendre là ? 

Le jeune homme s'approcha de l'étagère avec précaution, il prit le premier livre venu. Il s'agissait d'un énorme volume aux pages parcheminées, attaquées par les souris à en juger par les trous dans le papier. 

Dès la première page il découvrit à son grand étonnement une écriture fine, calligraphiée avec soin dont les lettres majuscules prenaient des envolées lyriques.

Les mots racontaient quelque chose, mais la langue lui demeurait inconnue, du moins c'est ce qu'il crut sur le moment, avant que les phrases deviennent soudainement limpides. 

 

Dès les premiers mots, Gabriel comprit que ce qu'il avait entre les mains n'était pas ordinaire. Tandis qu'il parcourait ce qui semblait être un récit de vie, plus qu'une biographie ça rassemblait des souvenirs, des faits avec dates, lieux, personnes, mais dans un ordre parfois curieux comme si quelqu'un racontait son existence au fil de ses insipirations, il ne vit une ombre s'approchait de lui et s'arrêtait à sa hauteur. 

_Vous ne devriez pas être ici ! Gronda la voix. Ce qui fit tellement sursauter Gabriel qu'il tomba en arrière et se cogna au passage à l'étagère. 

 

Une fois le choc passé, Gabriel s'était habitué à voir son étrange hôte encapuchonné circulait entre les étagères et surgir parfois à des moments inopinés. Il ne parlait d'ailleurs que très peu ce que Gabriel interprétait comme une certaine hostilité ou une méfiance tout du moins. 

Il comprenait bien qu'aucun être humain ne pouvait prétendre avoir pénétré ces lieux. Entre l'obscurité, les odeurs de moisi, les rats qui grignotaient les livres, sans compter les grandes figures pâles qui surgissaient des rayonnages, aucun être humain ne voudrait y passer des vacances encore moins cinq minutes. 

_Avez-vous trouvé des indices ? Gronda soudain la voix du gardien. Cette interruption claqua comme un coup de tonnerre, qui fit même sursauter la silhouette d'une femme qui portait un collier de perles, ainsi qu'une coiffure compliquée qui lui donnait des airs de châtelaines. 

_Quels indices ?? Tous ces livres, je ne comprend même pas de quoi ils parlent. Répondit timidement Gabriel, qui lâcha le livre qu'il venait d'extraire de l'étagère. 

Comme il brulait aussi de curiosité, il posa d'autres questions qui sortirent en flots de sa bouche:

_Pourquoi certains sont dans des langues bizarre ? Pourquoi d'autres ont l'air d'avoir été écrits par des moines ? Et celui-là-il ramassa le livre tombé par terre-à des symboles étranges sur certaines pages, d'où ça peut venir ? 

 

Pour toute réponse le gardien soupira. Ses épaules s'affaisèrent étrangement dans un mouvement qui n'avait rien de naturel. Comme s'il n'en avait pas l'habitude. Puis il se décida à prendre la parole dans un murmure à peine audible. 

_Aucun être humain n'est censé le savoir. Si je brise le silence, ça ne sera plus un secret. 

_Si je le vois ce n'est déjà plus un secret. 

Etrangement, les paroles de Gabriel eurent l'air de perturber le gardien, dont la réaction fut aussi soudaine que violente. Il se précipita sur le jeune homme une main tendue qui vint frapper son front le repoussant en arrière. Il ne parvint même pas à crier et le décors changea brusquement. 

Toujours au sol, Gabriel se releva dans un environnement vide, dépourvu de sol visible, tout était plongé dans un brouillard noir. Les étagères avaient disparues, le gardien n'était plus là. Gabriel se retrouvait seul sans personne à qui demander de l'aide, à qui parler, à qui se raccrocher pour se rassurer. 

 

Il se rendit compte en plus de cette solitude inquiétante qu'il faisait assez froid, prenant conscience de sa condition son souffle devint difficile, son corps se mit à frisonner. Heureusement il était habillé, mais ça lui paraissait bien dérisoire. 

Toute l'horreur de sa situation le prit à la gorge, son corps tout entier se mit à trembler, sans vouloir des souvenirs assayèrent son cerveau. 

Si seulement elle avait été là, elle aurait su quoi faire. Sa présence, sa douceur lui manquaient. Même ses petites manies de tout ranger, de tout organiser par catégories dans le frigo, d'établir les menus de la semaine, de faire briller la moindre surface de la cuisine son antre préférée, lui serraint affreusement le coeur. 

Il n'en avait certainement pas assez profité, pensa-t-il amérement. Il aurait sans doute dû lui dire plus souvent ses sentiments, la serrer davantage dans ses bras et répondre plus souvent à ses sollicitations sans émettre un râle d'agacement. 

Subermergé par ses souvenirs Gabriel cacha son visage entre ses mains.

Son père avait insisté pour qu'il aille voir une psychologue lui racontant à chaque séance que rien n'était de sa faute avec un air désolé et le genre de ton employé avec un enfant de cinq ans un peu obtu. 

Après ce fiasco marqué par un Gabriel refusant catégoriquement de continuer à se rendre chez cette femme, son père avait adopté une autre attitude aparentée à celle de l'autruche. 

_Tout ira bien. distait-il chaque matin en partant travailler tout en passant une main dans les cheveux de son fils. 

_Oui, papa. Répondait-il. Tu rentres à quelles heure ? 

_18h30, on fera des Nachos ce soir. Ajoutait-il comme si ce plat pouvait remplacer un vide insondable. 

Son père si drôle avant, capable de pitreries, d'exubérance, d'une sensibilité touchante, s'enfonçait dans les grogneries affichant un visage de plus en plus taciturne. 

Le soir, il se mettait devant la télé et regarder d'un yeux torve un film quelconque face au quel il s'endormait inévitablement. 

Lorsqu'elle était en vie, ils se blotissaient tous les trois sur les canapé sous un plaid molloeux et savouraient une comédie rommantique ou un film fantastique en mangeant des pops corn ou en buvant un chocolat chaud. Sa mère caressait ses cheveux en bataille et lui étalait une grande serviette sur son pyjama spiderman. 

Les mercredis de pluie, ils faisaient des gauffres ou des crêpes dont ils se gavaient tous les deux en se mettant du chocolat fondu partout sur la figure. 

De manière aussi soudaine qu'inattendu, pourtant il ne sursauta même pas, des mains tendres vinrent enlacées ses épaules tremblantes. Il se détendit aussitôt à ce contact. 

_Je sais que ton monde a changé et que c'est bouleversant pour toi. Dit alors la voix, qu'il reconnu évidemment aussitôt. 

Ses larmes cessèrent, il leva lex yeux vers se visage qui lui manquait depuis des mois. Encadré par de longs cheveux châtains légèrement bouclés, un visage au nez rond, à la bouche bien pleine parée d'un rouge vif et aux vert en amande, cette femme avait les qualités d'une sage et la force qu'une guerrière. Au milieu de ce puit noir, Gabriel retrouvait un appuis, une lueur indeffectible, qui ne devait jamais le quitter. 

_Je suis partie bien trop tôt, toi et ton père vous n'étiez pas préparés à ma disparition. Dit-elle avec une expression si apaisée que Gabriel se sentit envahi d'une confiance nouvelle. 

Il leva les yeux vers elle, soulagé et émerveillé à la fois de revoir ce visage, qui le hantait. Elle lui souriait avec une tendresse infinie, tout en posant sa main sur sa joue, qui curieusement sentait ce contact chaud et rassurant. 

_Tu es un ange Gabriel, ta vie sauras lumineuse sans aucun doute. Tu finiras par accepter ma mort, ce temps viendra un jour crois-moi, rien n'est irrémédiable. 

_Je n'ai pas envie de l'accepter ! C'est trop dur ! S'insurgea l'adolescent en serrant les poings. Papa ne veut jamais parler de toi ! Il se contente de me dire "tout iras", tous les jours, tous les matins en prenant sa stupide petite valisette. Dit-il avec une lassitude douleureuse. 

_Ton père essaye juste de tenir le coup pour toi. Répondit la mère avec raison. Vous devez vous soutenir l'un l'autre pour traverser ce chagrin. 

_Je n'en ai pas envie... ronchonna-t-il des larmes pendues à ses paupières. 

_Regarde sur l'étagère 1010 dans la rangée la plus en bas et prend le premier livre qui commence la rangée sur ta gauche. 

Sur cette énigmatique phrase, la sihoulette de sa mère disparue tout à fait avec ce même sourire éclatant accroché aux lèvres. 

Gabriel resta là un bon moment à réfléchir. Il ne comprenait pas ce qu'il venait de vivre encore moins comment échapper à cet étrange endroit toujours aussi noir, toujours aussi isolé. L'apparition de sa mère lui avait, l'espace d'un instant, rendu le fol espoir que tout irait bien, que sa vie pouvait retrouver sa luminosité. 

A quinze ans comment pouvait-elle croire qu'il surmonterait ce drame immense qui crevait son coeur et le faisait enfler de chagrin ? 

Curieusement, il trouva pourtant la force de se relever, d'essuyer ses larmes et de continuer à se demander par quel moyen il pouvait sortir de là où il se trouvait. 

Il essaya dans un premier temps d'appeler le gardien à grands cris, puis par des jurons tantôt imagés, tantôt fleuris de tout ce qu'il connaissait par son père et son grand-père, qui avait fait l'armée en grimpant les échelons et avait pratiqué le rayon poisonnerie dans un supermarché de cité. 

Finalement, avec une voix un peu cassée, il tenta la politesse, la supplication, mais rien ne fonctionna. La négociation ne donna pas davantage de résultats, il se trouva même stupide de proposer au gardien des morts de dépoussiérer toutes ses étagères pendant un mois. Il y en avait probablement des millions. 

Visiblement, sa paroles, ses demandes ne produisaient aucun effet, il décida donc de rester là, même si son coeur battait nerveusement, que sa tension le faisait trembler. En dehors de cela, Gabriel ne courrait pas de danger, n'avait ni faim ni soif. Au fond pourquoi s'inquiéter ? Même le sommeil ou la fatigue n'envahissait pas son corps. De biens étranges constats pour un adolescent déjà perturbé par le chagrin et une détresse lancinante. 

Il ne sut jamais combien de temps dura cet état, ni même par quel miracle il se retrouva après avoir fermé les yeux un long instant, à nouveau face une imposante bibliothèque. Elle portait le numéro 1010. 

 

Sans attendre la permission du gardien des morts, Gabriel bondit vers le bas de l'étagère pour s'emparer du livre que lui avait indiqué sa mère. 

La couverture n'avait rien de particulier: faite de cuire, sans aucun titre, une reliure élimée et dorée certainement à l'or. Les pages sans rature, ni déchirure avaient l'air rangées dans un ordre très étudié. 

Gabriel l'ouvrit et commença à le compulser. 

 

Toute la vie de sa mère s'étalait là sur des pages remplies de souvenirs, de photos, de textes, d'anecdotes, de pensées, comme un album qui avait débuté dès sa naissance. Il apprit ainsi que sa grand-mère s'appelait Clémentine, que son grand-père maternel exercait le métier de banquier et que sa mère n'avait pas été leur premier enfant, mais le second suite à une grossesse terminée par le décès de l'enfant, un garçon. 

Plus loin, il put parcourir l'adolescence de sa mère, marquée par de joyeuses copines de chambrée dans sa pension, une fugue de plusieurs jours à seize ans et un road trip pour sa majeurité. 

Il s'émut de voir sa rencontre avec son père, puis lors moments de complicité autour de sa grossesse qui devait lui donnait naissance. 

Parvenu aux dernière pages, Gabriel s'attendait à ne plus voir ni photos, ni souvenirs, mais au contraire les pages étaient couvertes de couleurs, peintes de nuances subtiles qui célébraient la personne qu'elle avait été. L'écriture avait continué au grès... : 

-Des pensées et les prières de mon père. murmura Gabriel dans un mélange d'étonnement et d'émotion. 

Il manqua de sursauter en voyant des lettres se formaient toutes seules comme si une main invisible écrivait. Faite de courbes tantôt penchées, tantôt droite en alternance de gros points sur les i et des l à peine visibles, l'écriture de son père s'étalait sous ses yeux. 

 

Gabriel ferma instinctivement les yeux. Aussitôt la voix de son père lui parvint aux oreilles comme s'il se trouvait près de lui. 

_Amélia, je ne sais pas si tu m'entends. Tu me manques chaque jour et je ne sais pas quoi faire. C'est surtout Gabriel qui m'inquiète, il est très triste et j'ignore comment m'y prendre avec lui. 

Il inspirait fort comme s'il était enrhumé et reprit sa prière avec une voix qui tremblait légèrement. Comme il se trouvait au pied de son lit le dos appuyé contre le matelas, les jambe étendues devant lui, sa position n'était pas des plus confortable, mais il y tenait. 

_Toi, tu savais t'y prendre avec lui. Lorsqu'il devenait ronchon et taiseux, tu parvenais à trouver les bons mots, moi je me contentais de lui demander comme c'était passé sa journée d'école. Il rit à ce souvenir d'un de ces rires émus, doux-amères qui remplis le coeur de loudeurs. 

Il continua ainsi pendant ce qui sembla être des heures, mais le temps ne revêtait aucune importance pour Gabriel plongé dans un émerveillement, une félicité de voir que son père pouvait ouvrir son esprit, son coeur à ce point. 

Il distinguait enfin l'homme fragil derrière les cravates, les chaussures cirées, la boucle de ceinture ostentatoire et ses boucles brunes soigneusement brossées. Soudain il devenait un père ordinaire qui tente de dialoguer avec son fils tout en lui expliquant que la pêche c'est géniale. 

Une lumière qui le réchauffa profondément, lui permit d'acquérir la conviction que le temps pouvait faire une oeuvre rassurante et prometteuse. 

_Et tu te souviens, continua-t-il, la fois où il posait des questions sur les filles ? Je lui ai demandé comment elle s'appelait. Il a tellement rougit qu'il a mis ses mains sur ses oreilles et s'est mis à chanter très fort. 

 

Des larmes coulèrent le long de ses jeunes joues à l'évocation de ces souvenirs. Rien au monde ne pouvait agrandir son coeur de quinz ans encore trop étroit pour la puissance de ces sentiments, mais son corps ressentait tout le poids, toute l'importance des mots, de cette épreuve. 

La prière dura plus d'une heure, le père continua de raconter des souvenirs tout invoquant tour à tour sa femme, son fils de lui pardonner pour ses approximations ou ses maladresses. 

Il souhaita ensuite ceci : 

_Si tu as un signe, une demande, n'importe quoi, qui... m'indique qu'avec des efforts même surhumains et longs, je parviendrai à soutenir mon... notre fils, alors... 

Derrière sa voix hachée, Grégoire se laissa aller à des frissons incontrôlables. Dans son pyjama qui dévoilait ses chevilles poilues, dont le col ouvert montrait un torse large, presque imberbe, il semblait ridicule. Une allure opposée à celle du comptable qu'il était, si stricte et grise ces temps-ci. 

 

Au bout d'un moment, il se leva avec lenteur comme s'il attendait quelque chose qui ne venait pas, mais qu'il s'attardait en espérant. Une fois sur ses pieds nus il enfilla ses pantoufles charrantaises et se dirigea vers la salle de bain à proximité, mais à peine avait-il franchi le seuil de la porte, qu'il entendit en souffle d'air. Il se retourna en alerte, le coeur réagissant au quart de tour. Là sur la commode de la chambre, une plume venait de s'y poser. Aussi pure que la neige avec son duvet fragil, elle sortait de nulle part. 

Grégoire n'y connaissait rien aux signes. Il ne croyait pas aux esprits ni à l'aude-là bien que depuis la mort de sa femme il faisait des prières, s'adressait à sa défunte femme en espérant un...

_Signe... murmura-t-il en se saisissant de la plume. 

Il l'a prit délicatement entre ses doigts, ouvrit la fenêtre et la laissa s'envoler dans la nuit qui commençait à tomber. 

 

La plume s'éleva grâce au vent frais qui soufflait acidument et annoncait de la neige, puis virvoleta à plusieurs reprises suivant des trajectoires folles et aléatoires, jusqu'à s'élevait de nouveau plus haut, encore plus haut, toujours haut. 

Sa fine silouhette disparue dans le noir. 

 

A l'instant même Gabriel sut. Il sut ce qui arrivait. Lorsqu'il ouvrit les yeux ce n'étaient pas les ombres, qu'il trouva devant lui, mais une petite plume blanche. 

 

Gabriel ne parla jamais de cette histoire à personne. Au matin, il se réveilla au creux de son lit douillet. S'assurant que son corps restait bien présent il remua sous la couette, fit craquer ses orteils, respira et expira à plusieurs reprises. Tout était calme autour de lui, ses posters du Seigneur des Anneaux et de Harry Potter en bonne place, sa bibliothèque remplie d'histoires héroiques, et sa collection de figurines Pop bien rangée. 

Il ne manquait rien entre les rideaux bleu accrochés à ses fenêtres, sa petite télévision qui trônait sur une commode remplie de vêtements, accompagné d'une étagère basse avec ses consoles de jeux, puis ses nombreuses boites de Lego colorée parfaitement alignées contre le mur à côté de son lit. 

Lorsqu'il descendit pour le petit-déjeuner il trouva son père essayant de faire des crépes et des gauffres. 

_Installes toi fiston, ce matin c'est menu spécial ! 

Surpris, mais content Gabriel s'assit à table et se prépara à dévorer. Tandis qu'il lui servait une crèpe son père déclara: 

_Tu sais fils, ces derniers temps n'ont pas été faciles pour toi et j'ai décidé que je voulais surtout être-là pour toi désormais. 

J'ai donc pris quelques semaines de congés afin de mieux m'occuper de toi. 

_Tu n'étais pas obligé. Murmura Gabriel soudain gêné par cet élan d'amour. 

_Au contraire... 

Il n'en fallut pas moins à Gabriel pour sourire comme jamais depuis des mois. 

Le temps viendrait plus tard de discuter. Au moins ils étaient ensemble et ils formaient un vrai foyer, certe imputé, mais en vie.