La nouvelle venue

Encore un pas, puis un autre avant de franchir la porte. Je regarde fixement son bois aux formes travaillées, comme si des réponses pouvaient y être inscrites. Mon cartable que je serre contre ma poitrine sens une odeur de cuir neuf, habituellement apaisante, mais si écœurante à cet instant. Pourtant, les vieux m’avaient prévenu. Ils me disaient combien l’angoisse de leur première fois les avait clouées derrière la salle, sans réaction, tétanisés par l’épreuve.

J’ai l’impression d’aller à l’échafaud. Tous les visages vont me regarder en détail. Ils vont jauger ma tenue élégante de débutante dont la douceur me rappelle un plaid où j’aime m’envelopper. Sauf que de grosses gouttes de sueur sont en train de la rendre poisseuse. Je sens déjà des effluves d’angoisse de monter au nez. C’est répugnant. Une pensée qui retentit en écho dans ma tête entremêlée d’autres pensées qui disent « ça craint, je ne peux pas et si je revenais demain ? »

 

Impossible, je dois faire face. Après tout, c’est la rentrée des classes aujourd’hui. Ma rentrée des classes. La première d’une longue série faite de copies tracées à l’encre, de bureaux et de couloirs uniformes. Accompagnés bien entendu de l’habituelle senteur de craie, qui va bientôt recouvrir mes mains, les faire devenir blanches. Ici le bâtiment est vieux, plus que centenaire. Son architecture ressemble à un vieux pensionnat. Les murs et le sol en plancher rappellent les vieilles écoles où l’on s’attend à trouver des pupitres avec leurs petits encriers de porcelaine. Le décor est exaltant et prometteur pour une passionnée du passé comme moi.

 

Heureusement, personne n’est là pour me voir. Le couloir est noir et désert, la seule lumière provient des escaliers qui conduisent à l’étage en dessous. Brillante, chaude elle me paraît si joyeuse à côté de moi qui tremble comme une feuille. 

Les paupières fermées dans le but de calmer mon cœur qui bat trop vite, mes oreilles captent de légers bruits. Ceux des bavardages d’adolescents occupés à échanger sur leurs vacances, leurs impressions sur les petits nouveaux et à rêver de leur avenir.

Le mien se situe dans ces murs de pierres brutes, pour lesquels j’ai tant trépigné d’impatience durant des années d’études à remplir ma tête de connaissances. À essorer le jus de mon cerveau sur les lignes de réponse d’un concours académicien, où des briscards étriqués m’ont étudié sous toutes les coutures, avant de me donner mon certificat.

 

Je dois avoir confiance. Ils vont adorer l’Histoire. Forcément, j’ai plein d’idées pour leur faire aimer. Ou du moins les faire venir en cours. Et s’ils ne venaient pas justement ? Une peur soudaine qui m’étreint littéralement. Et si les bruits venaient d’une autre salle ? Puisque le bâtiment en a rempli, les cloisons peu épaisses laissent forcément passer tout.

Je colle mon oreille à la porte. Rien d’autre que le vide. La panique me serre le cœur.

 

J’essaye de revenir sur mes pas, mais la poignée de la porte commence à bouger. Tétanisée je regarde avec fascination ses mouvements qui s’arrêtent puis reprennent brutalement. Le fantôme paraît en colère, hors de lui. J’attends même une voix provenant de l’intérieur qui jure en pestant contre la poignée qui refuse de céder. Des pas repartent puis reviennent et l’introduction d’une clé se fait entendre.

 

Mon cartable glisse de mes bras tellement je tremble. La porte s’ouvre enfin sur un homme, grand, en costume gris. Son impression sévère me fixe, enfin je crois. Sauf qu’il consulte sa montre, puis regarde vers la droite, puis à sa gauche, un air sceptique peint son visage. Je suis transparente pour lui.

Derrière lui des élèves sont assis à des tables, attendant leur enseignant. Certains écrivent sur des pages de cahier toutes lisses, j’en aperçois d’autres qui lisent des manuels. La porte se referme sur moi en claquant, s’ensuit une injonction de la part de l’homme en costume qui rappelle les plaisantins à l’ordre.

 

Soulagée, mes épaules se détendent un peu. Il ne m’a pas vu, je vais pouvoir passer inaperçue et repartir d’où je viens. La sortie me tend les bras. Peut-être que je reviendrais demain plus forte, plus sûre de moi.

A cette pensée je me sens flottée aussi légère qu’un papillon. C’est là que je remarque qu’un pan de ma jupe accuse une belle déchirure. Comment est-ce possible que je ne m’en sois pas aperçue ? Mes chaussures ne sont pas en très bon état non plus, les embouts sont usés et la couleur presque délavée.

Je continue pourtant d’avancer dans le couloir sans regarder derrière moi. Parvenue aux escaliers, un élève visiblement en retard arrive en sens inverse, son visage tout rouge trahit son inquiétude. Il me traverse littéralement. Je n’ai rien senti, lui a dû ressentir un frisson léger à peine perceptible. Je n’ai plus d’existence alors ? Mais qu’a-t-il bien pu se passer ? Je ne m’en souviens pas et je ne veux pas m’en souvenir.

 

Continuant ma descente des escaliers, la réalité me noue la gorge. Des larmes me montent aux yeux, en pensant soudainement que jamais je ne pourrais réaliser mon rêve. Je suis si jeune, je devrais vivre plutôt que d’errer au grès du vent.

 

Une fois au rez-de-chaussée, j’entends deux voix chuchoter provenant de la loge du gardien. Je m’approche doucement sans éveiller ma présence. Deux femmes échangent des paroles en parlant très vite.

« Il paraît qu’elle hanterait toujours les lieux » dit la première dont les ongles manucurés me rappellent une sorcière. Elle a tous les airs d’une caricature de bourgeoise avec son chignon et ses vêtements roses impeccables.

« Oh, mais il ne faut pas le dire sinon les élèves pourraient savoir qu’une enseignante est morte ici dans l’école et avoir peur » Rétorque la seconde visiblement choquée. Elle est replète par rapport à la bourgeoise, son double menton et ses joues roses lui donnent des airs de cochon. Lui manque un groin.

« Tu imagines la pauvre, si jeune... Dire que l’on ignore ce qui est arrivé. Le proviseur a simplement retrouvé son corps dans une classe vide, fermée à clé d’après le concierge. »

 

Je me fige. Désemparée, meurtrie. Je ne suis donc qu’un esprit qui flotte parmi les vivants, incapables de voir ma présence pour me réconforter. Arrachée à ma propre vie. Dire que j’appréhendais cette rentrée. Me voilà morte, désormais. Honteuse, je regagne les étages, prête à me réfugier loin de tout. Je me sens soudainement partir. Un léger souffle vient m’effacer comme des mots écrits à la craie. Il a fallu que j’entende de la bouche des vivants la vérité pour pouvoir enfin m’élever au ciel. Si le tombeau des morts est la mémoire des vivants, le mien restera dans ces murs froids. Je suis oubliée du monde, enterrée par une Histoire que j’aurais tant aimé écrire à mon tour.