Il était une fois, une créature unique, qui parcourait les cimetières pour y amener les âmes vers leur dernier voyage. On l'appelait l'ange de la mort. Il était le seul autoriser à guider les morts vers l'au-delà. Muni de sa liste cosmique l'ange s'occupait inlassablement des morts. Une tâche ingrate, nécessaire à l'équilibre du monde. 

Mais l'ange se sentait souvent bien seul. Bien qu'il ne soit pas autorisé à observer les êtres humains, il les voyait souvent pris de manifestations étranges comme de l'eau qui coulait de leurs yeux, leur visage devenir rouge ou encore prendre une teinte blanchâtre.  Au fil des siècles de son existence il avait fini par comprendre certains aspects de l'humanité comme le chagrin, la douleur, la joie aussi et toutes les nuances de comportements. 

Il voyait l'amour, comme la laideur, l'altruisme comme l'égoïsme et l'indifférence la plus cruelle. 

Un soir d'hiver dans un cimetière enneigé l'ange se tenait au sommet d'une haute colonne de pierres guettant les âmes à venir. Il attendait que sa liste se mette à jour, inscrive comme par magie sur le vieux parchemin un nom possible parmi tant d'autres. 

La nuit était sereine, un calme de cathédrale régnait dans ce joli cimetière. Les tombes bien entretenues, modelaient un décors fait de marbre, de sculptures de drapés, d'arches, parmis d'autres colonnes et des bassins d'herbe octogonaux. Rien ne présageait ce qui allait se dérouler. 

Non loin de la colonne de l'ange, une silhouette apparue aussi soudainement qu'un coup de vent. D'abord, indifférent à cette apparition, qui contourna rapidement sa colonne pour aller vers une tombe surmontée de deux mains de marbre portant un coeur, l'ange la suivi du regard. 

Avec sa robe noire elle donnait l'illusion d'être un fantôme. Ce pourquoi l'ange venait de tourner la tête dans sa direction croyant une fraction de seconde à une âme sombre venue se repaître des cadavres. 

Une réaction qui le troubla pendant un instant. 

L'humaine, puisqu'il s'agissait d'une jeune femme au visage d'un ovale parfait à la peau aussi fine qu'un flocon et aussi blanche que la lune. 

L'ange ne connaissait rien aux être humains. C'était bien la première fois qu'il en examinait un d'aussi prêt. 

 

L'innocence de son apparence, la fraîcheur de son teint, contrastaient avec sa tenue triste faite de dentelles précieuses. Elle s'agenouilla devant la tombe en caressa la pierre là où figurait le nom du mort. 

Même de sa colonne l'ange pouvait voir le nom inscrit. "William Gram" 1861-1881. 

Un jeune homme sans doute tombé au combat ou mort d'une maladie quelconque. Se dit l'ange, qui reporta son regard vers l'étendue du cimetière pour guetter la prochaine âme qui ne devrait plus tarder. 

Pourtant, la jeune fille attira de nouveau son attention par ses larmes qui rougirent aussitôt ses joues frêles. L'ange d'abord étrangement agacé par ces effluves de sentiments, qui ne l'aidaient pas se concentrer sur sa tâche qui demandait un silence absolu, fut surpris à éprouver de la gêne. Non pas de voir des larmes, il en voyait partout, mais de ressentir de l'agacement envers autant de détresse. Pourquoi ? Se dit-il. " Je ne suis pas censé ressentir ça " 

La jeune femme pleurait en serrant les poings, tout son corps tremblait. Avec des gestes saccadés, elle fouilla l'étoffe de sa robe. La fine lame d'un petit poignard apparut. La poignée finement ouvragée contrastait avec l'épaisseur cruelle du double tranchant. 

"Mon amour", commença-t-elle, je vais enfin te rejoindre" 

"Que la lune soit témoin de mon ascenssion vers le ciel" 

"Que ma mort vienne de cette lame providentielle" 

"Tes bras, mon amour, pourront à nouveau m'étreindre" 

 

L'ange pris alors une décision irréverssible, sans commune mesure. Tandis que la jeune femme allait plonger le couteau dans son coeur, il arrêta sa main sacrificielle. Le temps lui-même s'arrêta. 

Un battement de coeur retentit. La jeune femme aperçut alors l'ange à ses côtés. Les êtres humains n'étaient pas censés voir l'ange. Seules leurs âmes le rencontraient lorsque le charnel n'était plus. Devant l'étonnement total de l'humaine, l'ange écarquilla grand les yeux  poussant une exclamation étoufée. Le poignard tomba alors dans la neige fraiche tandis que la jeune femme relâcha sa prise. Le destin témoin de la scène stoppa lui aussi sa course. Que faire ? Par instinct ou ne sachant que faire d'autre l'ange s'adressa à l'humaine par ces mots énigmatiques : 

 

"L'heure n'est pas venue. Je vous épargne... aujourd'hui." 

Il disparu aussi nettement qu'il était apparu laissant la jeune femme face à la tombe dans une expectative totale. 

 

Comme pour la réveiller, le vent glacial fouetta son visage au bout d'un moment indéterminé. Dans sa robe de deuil la jeune femme se redressa, ramassa le poignard et le glissa dans les plis de son étoffe. 

 

Après cet événement le destin dû consulter la lune, observatrice des coïncidences et des hasards. Cette dernière jugea l'acte de l'ange de la mort comme grave, mais non irréparable. Le destin devra suivre sa route. Il fut fait interdiction à l'ange de revoir cette humaine sauf quand sa mort serait venue. La mémoire de l'humaine fut également modifiée. 

Mais le destin comme la lune ignorait que l'ange désormais marqué à jamais n'allait pas oublier de si tôt cette humaine. 

Quelques années plus tard le destin s'en mêla avec la mort d'un vieil homme, qui n'était autre le propre père de la jeune femme. 

Alors que le corps gisait dans son somptueux lit de satin, l'humaine, qui s'appelait Marie, pleurait doucement en récitant une prière. D'une voix empreinte d'humilité, elle s'adressait à l'univers parlant avec un coeur sincère. L'ange de la mort écoutait hypnotisé par ses mots. L'âme du père allait venir d'un instant à l'autre, mais tout son esprit ne pouvait s'empêcher d'être attiré par cette humaine. 

Inexplicablement, elle exerçait un grand pouvoir sur lui, jusqu'à atteindre les tréfonds de son essence. Jamais il n'avait ressenti un mélange aussi troublant de sensations sur lesquelles il ne posait pas de mots faute de les connaitre. L'humanité lui restait inconnu dans son vivant seul la mort était sa raison. 

 

"Qu'un ange au-delà de l'univers m'entende". Qu'il prenne ma vie à sa place si le cosmos le permet

Entendez mon voeux comme une humble demande .Que l'ange de la mort réapparait" 

_Comment savez-vous que vous pouviez m'appeler ? 

La voix de l'ange résonna dans la pièce avec une force ancienne, presque antique provoquant un frisson le long de l'échine de Marie. 

Sans se retourner, elle répondit : 

_Je le sais depuis que je vous ai vu. 

_Vous n'étiez pas censé vous en souvenir ! 

_J'ai vu votre visage, si angélique, si pure, jamais il n'avait été donner de contempler un visage aussi beau. Vous êtes comme ces status finement sculptées dans les cimetières qui veillent sur les tombes. 

_Je suis dans chacune d'elles... murmura-t-il avec une voix douce, qui le pris au dépourvu lui-même. Entendre la voix de Marie, sentir son souffle, la voir même de dos lui procurait une chaleur immense, immanente au-délà de tout ce qu'il avait connu. 

_Mais aucun humain sur Terre ne peux voir votre vrai visage. 

L'ange de la mort ne répondit pas. Il devait accomplir son devoir, ce pourquoi il était fait, l'âme du défunt était prête et n'appelait que lui. Faisant de gros efforts pour se détourner de Marie, l'ange accorda son attention à l'âme qui commençait à quitter le corps. 

_Allez venez, murmura l'ange à la forme vaporeuse qui s'élevait invisible depuis le mort étendu sur le lit. 

Se forçant de nouveau à ne pas regarder l'humaine, l'ange usa de son pouvoir pour amener l'âme vers sa dernière route. Tandis qu'ils pénétraient ensemble dans un endroit obscur d'où un tunnel de lumière les attendait, le défunt s'adressa à l'ange. 

_Je suis bien mort j'imagine, merci à vous de me guider. Dit-il d'une grave et suave. 

Le visage ridé souriait. L'homme affichait une bedaine sous une chemise de nuit blanche, dont les ourlets étaient brodés de fils d'or. Il avait des cheveux gris éparses, des yeux verts et un beau menton légèrement en galoche couplé à un nez aquilin. 

_Vous devez venir avec moi. Je dois vous accompagner de l'autre côté pour que votre âme fasse le chemin de son destin. Annonça l'ange de la mort. 

_Ma fille, soupira le vieil homme, elle me manquera. Veillez sur elle, je vous prie. 

_Je ne veille pas sur les êtres humains, je ne suis pas un ange gardien, répliqua l'ange sans jeter un regard à l'homme à ses côtés. 

_Je sais que vous le ferez, contra-t-il, parce que vous aimez ma fille. Elle n'a plus personne au monde vous avez.  Et dès qu'elle vous a croisé un miracle s'était produit : elle souriait de nouveau. Alors qu'elle venait de perdre cruellement l'homme qu'elle aimait. Je viens enfin de le comprendre en vous voyant. 

_Elle a déjà un ange gardien logiquement, fit observer l'ange de la mort en fronçant les sourcils. Elle... 

Mais l'homme l'interrompit en posant une main sur sa joue froide. Le geste eut un effet stupéfiant sur l'ange, qui ne s'esquiva même pas tellement la surprise le clouait sur place. Jamais un humain ne l'avait touché et c'était interdit. Cette sensation lui procura une chaleur aussi immense que passagère. 

Lorsqu'il retrouva ses esprits il ne trouva rien d'autre à dire que : 

_Je suis l'ange de la mort, je n'ai pas le droit d'aimer ni de m'attacher à un être humain.

_Vous devriez pourtant... Il ne faut avoir pitié de ceux qui sont partis, mais des vivants, surtout de ceux qui survivent sans amour. 

L'ange de la mort ne répondit rien cette fois. Devant tant de convictions il n'osa pas s'opposer aux souhaits du vieil homme. Ils passèrent alors ensemble comme deux égaux le tunnel de lumière. 

 

Bien des années plus tard, Marie n'avait pas oublié l'ange de la mort, mais il n'était pas revenu et elle n'avait pas cherché à l'appeler. Fidèle à sa propre raison d'être, l'ange l'observait toujours de loin, la regarder parfois de longues heures oubliant les nombreuses âmes attendant d'accéder à leur dernier chemin, puis revenant brutalement à sa réalité. 

Affairé à sa tâche lancinante, l'ange commençait à en ressentir le poids. Il ne comprenait pas ses ressentis, sa propre âme était devenue pesante comme si elle prenait l'épaisseur d'un cadavre.

En réalité, il avait déjà vu des humains se comportaient ainsi parcourant leur vie sans joie, sans énergie restant parfois dans le noir. Certains choisissaient la mort en se la donnant à eux-mêmes comme une unique délivrance. 

La lune et le destin s'en inquiétèrent. Les âmes s'emmêlaient, les gens oubliaient de mourir, l'ordre cosmique n'était plus le même. L'astre lunaire se perdait dans ses hasards tandis que son cousin le destin perdait toute notion d'avenir. Même la vie perdait son sens et commençait à devenir inutile, envahissante. 

 

Devant ce désordre, l'ange ne réagissait plus. Il pensait uniquement à Marie. Elle revenait souvent dans le cimétière qui abritait son ancien amour. Désormais âgée d'une cinquantaine d'années, elle demeurait toujours aussi belle, ses traits n'avaient rien perdu de leur finesse, sans doute avaient-ils gagné en assurance devant les épreuves. Ses longs cheveux couleur de jais tombaient en cascade dans son dos qui portait une robe de dentelles complexes de couleur écru, qui habillait ses formes d'une manière voluptueuse. 

L'ange avait tout appris de sa vie : restée veuve se consacrant à sa mère malade, et aux nombreux neveux et nièces de son frère et sa soeur. Elle passait ses journées dans un beau manoir ancien à tricoter, jouer du piano, lire et se balader à pied ou à cheval dans l'immense domaine de sa demeure. 

Elle tenait aussi les affaires de son mari décédé d'une main ferme. 

L'ange l'observait souvent dans son sommeil un moment qu'il trouvait proprice pour la voir dans tout être là où son âme était la plus visible. Ces moments constituaient les plus beaux de son existence oubliant jusqu'à la souffrance de ne pouvoir vivre dans le même monde qu'elle. 

Il comprenait désormais, que s'était ce que les êtres humains appelaient l'amour.

L'ange de la mort pouvait aimer. Un drôle de constat  sur lequel il n'avait aucun contrôle. Mais il s'était promis de ne pas approcher Marie respectant qu'aucun ange n'était autorisé à côtoyer un mortel. 

 

Marie n'avait plus jamais appelé l'ange même si elle pensait à lui quelques fois. Elle était plus fascinée par lui qu'amoureuse, ce qui importait peu à l'ange. Il la trouvait belle, majestueuse dans ses robes de dentelles ou de soie, imparfaite lorsqu'elle s'énervait, caractériel lorsqu'une situation lui demandait de la poigne. 

Lorsque la fin de la vie de Marie approcha, l'ange se montra à elle. C'était une nuit douce et solitaire pour la vieille dame. 

Elle le reconnut aussitôt et l'accueilli comme un vieil ami: 

_Tu enfreins la règle pour moi ? 

_j'avais envie de te revoir... murmura l'ange sans le vouloir. Puis il ajouta d'une voix tremblante _Je crois que je t'aime... te voir me comble, pour la première fois j'ai senti un coeur battre en moi en te voyant. Je n'imaginais pas que ce sentiment était possible pour moi. 

_Bienvenue dans le monde si terre à terre des humains. Plaisanta Marie avec douceur faisant des rides profondes à son visage déjà si fatigué. Mais voir sa peau avoir des sillons profonds provoqua une joie immense chez l'ange comme si son rire était un son merveilleux. 

_Je ne suis pas humain et ne le serait jamais. Dit-il. Si tu me vois comme un humain c'est une apparence. C'est ainsi pour que ceux qui me voient au moment voulu n'est pas de craintes. Chacune de mes apparences est unique. 

_Je comprend... ton apparence est belle, tu es beau pour moi en tout cas. 

_Je n'y suis pour rien c'est toi qui me vois ainsi. 

Marie sourit de nouveau les paupières fermées. Elle était si digne dans son châle de laine bleu, sa jupe noire et ses pieds mis dans des chanrentaises grises. Sa coiffure blanche impeccable, sa peau parcheminée, tout semblait extraordinaire à l'ange qui la mangeait des yeux. 

_Raconte moi dit-il alors. raconte-moi comment tu me vois. 

La nuit se poursuivit ainsi, la vieille dame décrit à l'ange l'apparence qu'il revêtait pour elle. 

_Tu es blond aussi avec une légère fosette à ton menton, comme mon premier amour, tu sais ? William... 

_Je n'ai rien d'exceptionnellement, j'ai déjà vu des humains ainsi... Reconnu l'ange avec une humilité toute particulière. Comme si à la fois il regrettait d'être aussi banal et qu'à la fois il avouait une légèrement déception. Mais non pour lui, mais pour Marie.

_Ne soit pas si modeste, si tu me plais ainsi c'est l'essentiel. En amour ça fonctionne ainsi nous devenons uniques pour une personne et pour personne d'autre. 

L'ange garda un silence plein d'une reconnaissance qu'il ne parvenait pas à exprimer. 

_Dis moi, commença-t-elle, tu n'es pas venu par hasard j'imagine, tu es là pour moi c'est cela ? 

La question le paralysa durant un moment. Comment pouvait-elle savoir ? D'habitude les humains ne savaient rien. 

Il choisit de répondre en baissant la tête presque gêné de lui avouer ses derniers instants. Marie éclata d'un rire aussi clair que l'eau. 

 

_Tu es bien compliqué pour un ange, nota la vieille dame, je suis une vieille femme je devine ses choses là et tu n'as pas à te sentir gêné. Je suis heureuse que ça soit toi. _Je ne crains pas de mourir, je suis curieuse de savoir. 

_Lorsque tu seras partie, je ne pourrais plus te voir et t'admirer. Je crois bien que cela me rend très triste. Mais je n'ai pas le choix. 

_Si tu l'as. Répliqua Marie. Tu peux honorer mon souvenir sans souffrir, conserver nos rares instants ensemble comme les plus précieux et continuer à être ce que tu es. 

_Je me souviendrai toujours de toi. Conclut l'ange. 

_J'espère bien ! 

 

Marie mourrut un vendredi. L'ange de la mort vint chercher son âme allongée dans son grand lit entourée de ses neveux et nièces devenus grands, et de leurs enfants. Ils partirent ensemble se souriant et se dévorant des yeux sans un mot. 

Puis l'ange de la mort fit un choix étonnant il transforma l'âme de Marie en statue une de celles qui veillaient les tombes et regarde les âmes passées. Ainsi ils pourraient demeurer l'un à côté de l'autre. 

La lune et le destin n'intervinrent pas malgré l'étrangeté de la situation. 

Malgré son éternité, l'ange de la mort avait connu ce qu'il y avait de plus beau, d'ordinaire chez les humains dans ce monde et jamais il ne l'oublierait. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Créez votre propre site internet avec Webador